Art et littérature
" Des naturalistes et des nus"
Le combat des écrivains naturalistes
pour la modernité

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Vous écoutez la Habanera, extrait de Carmen de Georges Bizet Séquence © A Liong-Par autorisation.
Original from the Classical MIDI Archives

Dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, de nombreux romanciers naturalistes, Zola bien sûr mais aussi les Goncourt, Huysmans, Octave Mirbeau, Paul Adam s'intéressent à la prodigieuse effervescence qui règne dans l'univers des arts plastiques et se font les défenseurs de la modernité contre l'académisme. Le nu est un sujet on ne peut plus classique mais il se prête aussi à toutes les audaces, comme vont le montrer Manet, Degas, Cézanne et bien d'autre peintres qui jalonneront l'histoire de l'art moderne. Vous allez trouver ici quelques exemples de critiques écrites par Zola et Huysmans qui expriment avec force leurs positions concernant aussi bien les peintres académiques que les représentants de la modernité.

A propos de chaque exemple, un questionnaire-guide vous est proposé, non pour vous imposer une épreuve mais pour vous aider à mettre ces textes en perpective. Si vous voulez avoir un exposé complet concernant le nu en art au XIX° siècle, consultez le CD-ROM du musée d'Orsay (nouvelle version) à la rubrique "Récits / nu idéal et Corps déshabillé"

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SOMMAIRE

L'académisme
Cabanel Bouguereau :
Zola,
Huysmans

Les modernes
Courbet ( Zola)
Manet:
les sources du Déjeuner sur l'herbe
le Déjeuner sur l'herbe ( Zola)
Olympia ( Zola)
Degas (Huysmans)
Trois nus peints par Zola

Cabanel selon Zola

Prenez une Vénus antique, un corps de femme quelconque dessiné d'après les règles sacrées, et, légèrement, avec une houppe, maquillez ce corps de fard et de poudre de riz ; vous aurez l'idéal de monsieur Cabanel. […] Voyez au Champ-de-Mars la Naissance de Vénus. La déesse noyée dans un fleuve de lait, a l'air d'une délicieuse lorette, non pas en chair et en os, - ce serait indécent, - mais en une sorte de pâte d'amande blanche et rose. Il y a des gens qui trouvent cette adorable poupée bien dessinée, bien modelée, et qui la déclarent fille plus ou moins batarde de la Vénus de Milo : voilà le jugement des personnes graves. Il y a des gens qui s'émerveillent sur le sourire de la poupée, sur ses membres délicats, sur son attitude voluptueuse : voilà le jugement des personnes légères. Et tout est pour le mieux dans le meilleur des tableaux du monde.
                                       Emile Zola, nos peintres au Champ-de-Mars, 1867

[…] dans le goût classique, les toiles de M. Cabanel et de M. Bouguereau, le triomphe de la propreté en peinture, des tableaux unis comme une glace, dans lesquels les dames peuvent se coiffer.                                 
                                        Emile Zola, le salon de 1875

NB : Dans le roman de Zola l'Œuvre qui retrace le parcours d'un peintre "moderne", Claude Lantier, une allusion est faite à Cabanel qui apparaît sous le nom de Mazel, dont l'esthétique académique est ainsi raillée par un des artistes qui partagent les orientations naturalistes de Claude: "Oui, mon vieux, à l'Ecole, ils corrigent le modèle... L'autre jour, Mazel s'approche et me dit: "Les deux cuisses ne sont pas d'aplomb." Alors, je lui dis: " Voyez, monsieur, elle les a comme ça. " C'était la petite Flore Beauchamp, vous savez. Et il me dit, furieux: "Si elle les a comme ça, elle a tort. "

     Huysmans et Bouguereau
Il me faut bien, hélas ! Commencer par l' oeuvre de M. Bouguereau. M. Gérôme avait rénové déjà le glacial ivoire de Wilhem Miéris, M. Bouguereau a fait pis. De concert avec M. Cabanel, il a inventé la peinture gazeuse, la pièce soufflée. Ce n' est même plus de la porcelaine, c' est du léché flasque ; c'est je ne sais quoi, quelque chose comme de la chair molle de poulpe. La naissance de Vénus, étalée sur la cimaise d' une salle, est une pauvreté qui n'a pas de nom. La composition est celle de tout le monde. Une femme nue sur une coquille, au centre. Tout autour d'autres femmes s'ébattant dans des poses connues. Les têtes sont banales, ce sont ces sydonies qu'on voit tourner dans la devanture des coiffeurs ; mais ce qui est plus affligeant encore, ce sont les bustes et les jambes. Prenez la Vénus de la tête aux pieds, c'est une baudruche mal gonflée. Ni muscles, ni nerfs, ni sang. Les genoux godent, manquent d'attaches; c'est par un miracle d' équilibre que cette malheureuse tient debout. Un coup d'épingle dans ce torse et le tout tomberait. La couleur est vile, et vil est le dessin. C'est exécuté comme pour des chromos de boîtes à dragées ; la main a marché seule, faisant l'ondulation du corps machinalement. C'est à hurler de rage quand on songe que ce peintre qui, dans la hiérarchie du médiocre, est maître, est chef d'école, et que cette école, si l'on n'y prend garde, deviendra tout simplement la négation la plus absolue de l'art !
                                  Huysmans Salon de 1879 paru dans l'Art moderne

Courbet vu par Zola

[...] il se sentait entrainé par toute sa chair — par toute sa chair, entendez-vous? —vers le monde matériel qui l'entourait, les femmes grasses, les hommes puissants, les campagnes plantureuses et largement fécondes. Trapu et vigoureux, il avait l'âpre désir de serrer entre ses bras la nature vraie; il voulait peindre en pleine viande et en plein terreau;
                                                      Zola Mon Salon

Les sources du "Déjeuner"

Quand nous étions à l'atelier, j'ai copié les femmes de Giorgione, les femmes avec les musiciens. Il est noir ce tableau. Les fonds ont repoussé. Je veux refaire cela et le faire dans la transparence de l'atmosphère, avec des personnages comme ceux que nous voyons là-bas.
                                                              
Manet

 

Manet et Zola

Voir sur ce site la description d'un tableau de Claude Lantier dans    l'Œuvre inspirée par le Déjeuner sur l'herbe

Le Déjeuner sur l'herbe est la plus grande toile d'Edouard Manet, celle où il a réalisé le rêve que font tous les peintres: mettre des figures de grandeur naturelle dans un paysage. On sait avec quelle puissance il a vaincu cette difficulté. Il y a là quelques feuillages, quelques troncs d'arbres, et, au fond, une rivière dans laquelle se baigne une femme en chemise; sur le premier plan, deux jeunes gens sont assis en face d'une seconde femme qui vient de sortir de l'eau et qui sèche sa peau nue au grand air. Cette femme nue a scandalisé le public, qui n'a vu qu'elle dans la toile. Bon Dieu! quelle indécence: une femme sans le moindre voile entre deux hommes habillés! Cela ne s'était jamais vu. Et cette croyance était une grossière erreur, car il y a au musée du Louvre plus de cinquante tableaux dans lesquels se trouvent mêlés des personnages habillés et des personnages nus. Mais personne ne va chercher à se scandaliser au musée du Louvre. La foule s'est bien gardée d'ailleurs de juger Le Déjeuner sur l'herbe comme doit être jugée une véritable oeuvre d'art; elle y a vu seulement des gens qui mangeaient sur l'herbe, au sortir du bain, et elle a cru que l'artiste avait mis une intention obscène et tapageuse dans la disposition du sujet, lorsque l'artiste avait simplement cherché à obtenir des oppositions vives et des masses franches. Les peintres, surtout Edouard Manet, qui est un peintre analyste, n'ont pas cette préoccupation du sujet qui tourmente la foule avant tout; le sujet pour eux est un prétexte à peindre tandis que pour la foule le sujet seul existe. Ainsi, assurément, la femme nue du Déjeuner sur l'herbe n'est là que pour fournir à l'artiste l'occasion de peindre un peu de chair. Ce qu'il faut voir dans le tableau, ce n'est pas un déjeuner sur l'herbe, c'est le paysage entier, avec ses vigueurs et ses finesses, avec ses premiers plans si larges, si solides, et ses fonds d'une délicatesse si légère; c'est cette chair ferme modelée à grands pans de lumière, ces étoffes souples et fortes, et surtout cette délicieuse silhouette de femme en chemise qui fait dans le fond, une adorable tache blanche au milieu des feuilles vertes, c'est enfin cet ensemble vaste, plein d'air, ce coin de la nature rendu avec une simplicité si juste, toute cette page admirable dans laquelle un artiste a mis tous les éléments particuliers et rares qui étaient en lui.    
                                                                         Emile Zola, Edouard Manet 1867

             Zola et Olympia   
Il vous fallait une femme nue, et vous avez choisi Olympia, la première venue; il vous fallait des taches claires et lumineuses, et vous avez mis un bouquet; il vous fallait des taches noires, et vous avez placé dans un coin une négresses et un chat. Qu'est-ce que tout cela veut dire ? vous ne le savez guère, ni moi non plus. Mais je sais, moi, que vous avez admirablement réussi

Emile Zola, Edouard Manet 1867

         Degas et Huysmans

          Ici c'est une rousse, boulotte et farcie, courbant l'échine, faisant poindre l'os du sacrum sur les rondeurs tendues des fesses ; elle se rompt, à vouloir ramener le bras derrière l'épaule afin de presser l'éponge qui dégouline sur le rachis et clapote le long des reins ; […] Telles sont, brièvement citées, les impitoyables poses que cet iconoclaste assigne à l'être que d'inanes galanteries encensent. Il y a, dans ces pastels, du moignon d'estropié, de la gorge de sabouleuse, du dandinement de cul-de-jatte, toute une série d'attitudes inhérentes à la femme même jeune et jolie, adorable couchée ou debout, grenouillarde et simiesque, alors qu'elle doit, comme celle-ci, se baisser afin de masquer ses déchets par ses pansages.

                                                       Huysmans Certains, Degas

Les nus "peints' par Zola

De même qu'il se plaît à décrire des paysages impressionnistes (voir sur ce site), de même certaines de ses descriptions peuvent être rapprochées du nu en peinture. On trouve trois de ces exemples dans l'Œuvre. De la première et de la troisième description, on peut dire qu'elles relèvent de l'esthétique naturaliste et impressioniste prônée par Zola, alors que la deuxième, qui est la description d'un tableau "raté" de Claude Lantier pèche aux yeux de Zola par son caractère artificiel et idéaliste. On pourrait néanmoins rapprocher ce tableau de papier de certaines oeuvres de la fin du XIX° siècle. A vous de trouver lesquelles.

       1 -  La jeune fille, dans la chaleur de serre qui tombait des vitres, venait de rejeter le drap; et, anéantie sous l'accablement des nuits sans sommeil, elle dormait, baignée de lumière, si inconsciente, que pas une onde ne passait sur sa nudité pure. Pendant sa fièvre d'insomnie, les boutons des épaulettes de sa chemise avaient dû se détacher, toute la manche gauche glissait, découvrant la gorge. C'était une chair dorée, d'une finesse de soie, le printemps de la chair, deux petits seins rigides, gonflés de sève, où pointaient deux roses pâles. Elle avait passé le bras droit sous sa nuque, sa tête ensommeillée se renversait, sa poitrine confiante s'offrait, dans une adorable ligne d'abandon; tandis que ses cheveux noirs, dénoués, la vêtaient encore d'un manteau sombre.
                                                                                                 l'Œuvre , chap. I

       2 -  Claude, obéissant au geste dominateur dont elle lui montrait le tableau, s'était levé et regardait. La bougie, restée sur la plate-forme de l'échelle, en l'air, éclairait comme d'une lueur de cierge la Femme, tandis que toute l'immense pièce demeurait plongée dans les ténèbres. Il s'éveillait enfin de son rêve, et la Femme, vue ainsi d'en bas, avec quelques pas de recul, l'emplissait de stupeur. Qui donc venait de peindre cette idole d'une religion inconnue? qui l'avait fait de métaux, de marbres et de gemmes, épanouissant la rose mystique de son sexe, entre les colonnes précieuses des cuisses, sous la voûte sacrée du ventre? Etait-ce lui qui, sans le savoir, était l'ouvrier de ce symbole du désir insatiable, de cette image extra-humaine de la chair, devenue de l'or et du diamant entre ses doigts, dans son vain effort d'en faire de la vie? Et, béant, il avait peur de son oeuvre, tremblant de ce brusque saut dans l'au-delà, comprenant bien que la réalité elle-même ne lui était plus possible, au bout de sa longue lutte pour la vaincre et la repétrir plus réelle, de ses mains d'homme.
                                                                                           l'Œuvre , chap. XII

     3 -  Eperdument, elle le liait de ses membres, de ses bras nus, de ses jambes nues. Sa chemise, à moitié arrachée, avait laissé jaillir sa gorge, qu'elle écrasait contre lui, qu'elle voulait entrer en lui, dans cette dernière bataille de sa passion. Et elle était la passion elle-même, débridée enfin avec son désordre et sa flamme, sans les réserves chastes d'autrefois, emportée à tout dire, à tout faire, pour vaincre. Sa face s'était gonflée, les yeux doux et le front limpide disparaissaient sous les mèches tordues des cheveux, il n'y avait plus que les mâchoires saillantes, le menton violent, les lèvres rouges.
                                                                       l'Œuvre, chap. XII   

Pour mieux comprendre I

Essayez de résumer en quelques lignes les reproches que Huysmans et Zola font à Cabanel et Bouguereau (soyez attentif au vocabulaire axiologique* employé par les deux écrivains)

En quoi ces peintres sont-ils à l'opposé de l'esthétique naturaliste?

Pour mieux comprendre II

D'après les termes employés par Zola, qu'est-ce qui différencie essentiellement Courbet de Cabanel et de Bouguereau?

Pour mieux comprendre III

Efforcez-vous de comparer le tableau de Titien (longtemps attribué à Giorgione) avec celui de Manet. En quoi selon vous la scène du tableau de la Renaissance peut paraître plus iréelle? Selon Zola, quelle est la préoccupation du peintre et du connaisseur qui l'emporte sur celle du sujet, c'est à dire de ce qui est représenté? Retrouvez cette préoccupation dans l'évocation de l'Olympia.Qu'est-ce qui fait de cette page un éloge?

Pour mieux comprendre IV
Quel aspect de l'esthétique naturaliste Huysmans met-il en avant dans sa description du tableau de Degas?

Pour mieux comprendre V

En quoi l'esthétique du tableau de Claude (description 2) s'oppose-t-elle à celle de la description de Christine(3) Montrez que cette description 3 présente des points communs avec l'évocation du tableau de Degas par Huysmans.

Ces descriptions ne sont que des tableaux de papier mais on peut faire des rapprochements avec des tableaux du XIX° siècle. Nous vous proposons de rechercher sur un site (par exemple sur le site artchive.com ou sur le site du Metropolitan Museum of Art New York, à quels tableaux on pourrait associer telle description. Envoyez-nous le résultat de vos recherches et nous publierons les images que vous nous proposerez.