De l’importance toute relative
du problème économique (2)…
En ce même endroit, début juillet, nous terminions,
pour la saison 2000/2001, les chroniques " questions d’économie ",
par un article où j’avais choisi de souligner l’importance finalement
toute relative du problème économique, sa possible résolution dans un
avenir proche, qui permettrait à l’humanité de se consacrer en
priorité, enfin, à des tâches plus urgentes, et en tous les cas, sa
nécessaire subordination aux préoccupations éthiques et morales et à
la poursuite du bonheur collectif.
Alors que le monde est – une nouvelle fois –
frappé aujourd’hui par le malheur et la terreur, cet impératif semble
une nouvelle fois utile à rappeler. Alors que, déjà, l’économiste
est mitraillé de questions sur les conséquences économiques possibles
des attentats suicides sur New York et Washington, que les lecteurs de
cette chronique eux-mêmes, légitimement, attendent un éclairage sur l’impact
des avions suicides sur l’économie de la planète, la stabilité
financière ou la croissance européenne, plus que jamais l’économiste
doit être conscient de l’importance toute relative du problème
économique, et le rappeler, en toute modestie.
Tout d’abord parce que, pour légitimes qu’elles
puissent apparaître, ces questions ont quelque chose d’indécent à l’heure
où les États Unis comptent leurs morts, et où la planète toute
entière est peut-être à la veille d’un embrasement généralisé.
Ensuite parce que, plus prosaïquement, lorsqu’il
essaie de répondre de la manière la plus circonstanciée possible à ces
questions, l’économiste s’aperçoit qu’il est en fait bien démuni,
et qu’en dehors de vagues considérations sur l’impact possible des
événements sur la confiance des agents économiques, il ne peut presque
rien dire, en tous les cas rien affirmer. Plus exactement, la seule chose
qu’il puisse affirmer, c’est que ces événements ont accru l’incertitude
caractéristique de l’environnement économique. Or, cette incertitude,
en générale mauvaise conseillère, s’impose à tous, agents
économiques et … économistes.
C’est donc une leçon de modestie que les
économistes du laboratoire d’économie d'Orléans ont voulu retenir de
ces dramatiques événements : l’économie n’est pas l’affaire
la plus importante, et l’économiste sait qu’il ne sait finalement pas
grand chose
Surtout, ce que ces événements viennent rappeler, c’est
que, bien que l’économie se soit imposée comme un vecteur privilégié
de régulation et d’ordonnancement des sociétés modernes, elle demeure
un élément, et un élément seulement, du " fait social
global " comme aimait à le nommer Marcel Mauss. En l’occurrence,
l’économiste ne peut rien affirmer parce que l’histoire qui se fait
devant nos yeux, cette histoire n’est pas finie, et qu’avant d’être
économique, elle est avant tout politique – et en l’espèce
militaire. Les conséquences des événements de la semaine passée sur le
devenir non seulement de nos économies, mais de nos sociétés,
dépendront d’abord des réponses politiques et militaires qui leur
seront apportées, et des bouleversements géopolitiques qu’elles
induiront. L’économiste doit attendre que l’histoire se fasse, que la
politique agisse : alors seulement, il reviendra sur scène.
C’est donc une leçon de modestie qu’avec moi les
économistes du laboratoire d’économie d'Orléans ont voulu retenir de
ces dramatiques événements : l’économie n’est pas l’affaire
la plus importante, et l’économiste sait qu’il ne sait finalement pas
grand chose. Il sait aussi que pour remplir au mieux sa tâche, il doit
décidément quitter le costume d’expert et endosser celui de
" l’honnête homme " du temps passé qui savait que
pour comprendre les affaires du monde, il fallait être à même d’embrasser
les savoirs les plus divers : l’économie ne se comprend bien que
dans sa relation avec l’histoire, la culture, la géopolitique, la
sociologie, et la complexité du monde et de ses régulations ne saurait
être correctement appréhendée par une pensée trop segmentée.
Christophe Lavialle
Maître de Conférences à l'Université d'Orléans